[FR] Afriques Capitales par Jeanne Véron

Revue d’expo par Jeanne Véron

 

 

Promenade interactive dans un hall fait de cent villes, de mille vies et de 42 regards d’artistes, qui affleurent sous des formes et des matériaux divers. L’espace du grand hall de la Villette est structuré par les installations artistiques comme par leurs supports, notamment des cabanes en bois (fait exception la superbe maisonnette bio-dégradable de Poku Cheremeh), qui donnent à l’exposition des allures de villages. La scénographie dense et labyrinthique sollicite une participation active du visiteur, trouvant parfois des œuvres d’un(e) même artiste à des endroits divers. Ainsi, c’est après avoir traversé au centre de la salle le labyrinthe de Youssef Limoud (Egypte), dont la blancheur angélique a des airs de décombres, que l’on découvre la suite des séries de textiles de Hassan Musa ou des photos de Cherono Nh’Ok, au détour d’un pan de mur boisé. Le parcours proposés par le « Guide du visiteur » est jalonné de chiffres, qui recoupent donc les œuvres d’un même artiste mais pas toujours d’un espace unique : les œuvres n’étant pas toujours là où on les attend, la visite se fait exploration.

 

Nous avons compté onze artistes proposant des œuvres photographiques, aux formats et aux styles très variés. Des clichés de Karthoum capturés par Ala Kheir en regard de ses souvenirs d’enfance aux photographies allégoriques d’Aida Muluneh interrogeant l’émancipation des femmes africaines et de l’Afrique elle-même hors des clichés et des contraintes qui pèsent sur elles, beaucoup d’artistes font travailler les dialectiques du passé et du présent, de la tradition et de la modernité.

 

L’exposition s’ouvre sur deux séries de Guy Tillim capturant respectivement quelques scènes quotidiennes d’Addis Abeba et de Johannesburg. Les points de fuite tracés par les rues ou les rails de chemin de fer se font écho d’une œuvre à l’autre, et les séries font dialoguer espaces peuplés et espaces vides, nature et constructions, ponctués de couleurs primaires. La confrontation des cultures africaine avec celles des autres continents se dessine souvent en filigrane : si les œuvres d’Aida Muluneh proposent un travail hybride à l’esthétique japanisante, les séries de Guy Tillin (par le mélange des langues photographiées sur les panneaux de villes d’Afriques du Sud) et celles du fameux nigérien Akinbode Akinbiyi (par la présence de l’affiche publicitaire d’un film américain, exhibant des corps féminins photoshopés) interrogent l’irruption d’une culture occidentale sur le continent africain. Akinbiyi, à travers sa série en noir et blanc, nous donne à voir plusieurs métropoles africaines sous un jour anarchique et authentique à la fois, qui questionne le rapport des citadins africains aux règles, aux autres, au mobilier urbain, mais met également en abyme le regard cliché des européens sur les capitales africaines.

 

Le paradoxe est souvent à l’honneur : entre traditions diverses et modernité, ainsi qu’entre absence et présence. Cette dernière dialectique recouvre une problématique plus profonde, une problématique humaine. Celle de la place et de la condition de l’homme, et plus concrètement de populations ou d’individus dans un lieu déterminé. C’est ce que semble interroger Myriam Mihindou (Gabon/France) à travers son tryptique représentant des vêtements à flanc d’une falaise en terre, vêtements dépossédés de corps, lambeaux de civilisation épousant les éléments naturels traversés ici et là de racines apparentes. Les travaux de Mouna Karray (extension extérieure de l’exposition) sont plus violents : dans la série vertigineuse « Personne Ne Parlera de Nous », les espaces désertiques sont silencieux, lourds d’histoire séculaire ou quotidienne. La terre ocre et aride se fait hostile voire angoissante lorsque la forme d’un corps se devine dans un sac de toile fine, abandonné au milieu de nulle part, dans un coin de ce sud est tunisien étouffé par le silence. Seule une voiture remonte la route sinueuse au loin, qui trace un point de fuite vers l’arrière-plan de l’horizon, abandonnant derrière elle un corps et un bidon d’essence.

 

Les cinq grands formats représentant des villes nord américaines que nous propose Franck Abd-Bakar Fanny (Côte d’Ivoire) baignent dans une atmosphère spectrale : ici encore, dans un décor nocturne de villes nord-américaines désertes, les couleurs agressives, presque fluorescences, éclairent l’absence. Absence d’âme ou de chair humaine dans le tracé implacable des rues, dans le bric-à-brac multicolore d’un salon de coiffeur. Seules deux paires d’yeux hantent l’un des clichés, ceux de mannequins féminins en petite tenue, postés devant un sex shop ; des regards lointains, détachés, à l’image de celui d’un artiste qui semble absent, comme plongé dans la brume d’un décalage temporel et culturel.

 

 

Dans une perspective toute autre, les corps, dans leur matérialité charnelle et leur densité, sont appréhendés, et notamment dans leur rapport au mouvement. Le travail de la marocaine Safaa Mazirh explore les possibilités du corps féminin en mouvement : dans ses photographies en noir et blanc, jouant sur les flous et la suggestion, l’artiste met en valeur la beauté non sexualisée de courbes nues, avec un travail fascinant sur dissimulation et dévoilement. Le paso doble de Nandipha Mntambo (Afrique du Sud), en regard de ses clichés déroutants représentant un modèle féminin vêtu d’un patchwork de pièces peaux de vache, explore également le rapport entre corps et mouvement, dans un dialogue entre photographie et vidéo.

 

Enfin, nous avons retenu les travaux de trois photographes qui nous ont particulièrement marquée, et qui explorent des territoires sous des jours très différents. L’artiste kenyane Mimi Cherono Ng’Ok propose sur très grand format quelques moments d’intimité capturés : les détails à la fois surprenants et familiers, qui laissent deviner des corps et des objets pris aux dépourvu au fil de voyages, font penser à certains clichés des appareils jetables ; ceux dont le cadrage et le propos non canonique fait qu’on ne les montre pas aux invités, mais qu’on les garde précieusement, et qui nous tirent toujours un sourire tendre et mélancolique. Ces grands formats affichés sur des murs entier de cabanes, sont disséminés de part et d’autre de la salle, et on les croise à différentes étapes de notre voyage microscopique dans la halle.

 

En rupture totale avec ce prisme intime, l’objectif de Sammy Baloji explore les dédales d’un village de Lébous (« Ouakam »), situé à Dakar, sous la forme d’une juxtaposition de soixante fractales. A première vue, c’est un visage plutôt désolé de Dakar que nous présente le photographe congolais, avec ses terrains vagues, ses murs délabrés, ses escaliers qui s’effritent sous un soleil de plomb ; trois humains qui passent au loin dans ces clichés en vue plongeante, nulle trace de la mer dans le village de pécheurs, sinon quelques flaques d’eau stagnantes sur les toits. Toute la force de ce travail est cependant de faire surgir de ce spectacle une forme de spiritualité, en écho à la religion animiste des Lébous qui habitent le village : c’est dans le bleu de quelques murs, des volets, des sacs poubelles et du ciel reflété dans les flaques que l’on peut deviner la présence de ces petits esprits, invisibles mais multiples, comme le suggère la composition multiple du panneau. Dans les lézardes et dans les arbres, dans la paresse implacable du soleil, il y a du divin qui s’agite.

 

Enfin, retour au corporel avec le tryptique percutant et audacieux de la marocaine Fatima Mazmouz, qui met en scène le corps d’une mère enceinte dans un costume de super-héroïne du quotidien : cape en sac poubelle, cagoule, culotte, crop top : le visage et la poitrine dissimulées mettent en valeur un regard décidé, exhibent un ventre et des jambes nus aux couleurs des feuilles d’automnes qui jonchent le jardin domestique. La troisième photographie diffère des deux autres en ce qu’elle est prise en intérieur : celui d’un petit garage où sont rassemblés des outils traditionnellement attachés à des activités masculines ; le modèle, à califourchon sur un quad, fait mine de montrer les muscles de ses biceps, et s’approprie tous les attributs traditionnellement masculins, tandis que son ventre rond (expression biologique de la féminité) fait écho aux pneus arrondis du quad (attribut culturellement masculin). Fatima Mazmouz dit en trois formats A4 (qui dialoguent avec une vidéo mettant son modèle en mouvement) des millénaires de courage, celui des mères qui sont toutes des super-héroïnes, mais également des millénaires de censure, celui des corps qu’on cache, de la nature qu’on dissimule alors même qu’elle perpétue la vie.

 

De formats très divers, tantôt affichées au mur tantôt suspendues au plafond, les photographies sont ainsi un support parmi d’autres, dans cette exposition dont la scénographie rappelle celle d’un village miniature, animé par les visiteurs ainsi que par les installations audio et vidéo. Cependant, nous avons eu la chance de visiter l’exposition durant le mois de la photographie (avril), en l’occasion duquel des œuvres de photographes étaient affichés sur de grands panneaux extérieurs, le long de l’allée extérieure : des photos d’artistes présents dans l’exposition, notamment des clichés d’Alexis Peskine qui immobilisent les personnages de son installation vidéo présentée à l’intérieur, mais également des séries d’autres artistes. Le regard cynique et l’esthétique burlesque de Kiluanji Kia Henda (Angola)  fait sourire et réfléchir, tandis que la série « Pontus » de Délio Jasse (Angola également) ouvre une fenêtre sombre sur les violences du colonialisme.

 

Le spectateur-promeneur est donc mis en présence de travaux très différents, liés cependant par les problématiques qu’ils soulèvent, et par le fil rouge du titre-thème de l’exposition « Afriques Capitales ». Mais c’est surtout le regard du visiteur qui est interrogé, invité à déconstruire les possibles clichés qui l’habitent, à se libérer de toute idée reçue : comme nous le montre la série d’Aida Muluneh dont le modèle s’enchaîne ou se libère selon qu’on la regarde de gauche à droite ou de droite à gauche, l’essentiel est dans l’œil de celui qui regarde (NDA : in the eye of the beholder : PETIT JEU DE MOTS !).

 

Il nous a cependant semblé regrettable que sur quarante-deux artistes exposés, seules onze soient des femmes. Enfin, si cette exposition s’adresse à un vaste public, le petit « Guide du visiteur » présente en quelques lignes l’artiste exposant, mais pas l’œuvre en présence, ou de façon très superficielle. Si les médiateurs chargés de répondre aux questions des visiteurs sont très sympathiques, et qu’il est agréable d’échanger avec d’autres visiteurs, chaque œuvre est une énigme pour un éventuel « promeneur solitaire », curieux mais non spécialiste.