Afriques Capitales par Jeanne Véron

Photograph: Courtesy of La Villette, photography by Nicolas Krief

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Promenade interactive dans un hall fait de cent villes, de mille vies et de 42 regards d’artistes, qui affleurent sous des formes et des matériaux divers. L’espace de la grande halle de la Villette est structuré par les installations artistiques comme par leurs supports, notamment des cabanes en bois (fait exception la superbe maisonnette bio-dégradable de Poku Cheremeh), qui donnent à l’exposition des allures de villages. La scénographie dense et labyrinthique sollicite une participation active du visiteur, trouvant parfois des œuvres d’un(e) même artiste à des endroits divers. Ainsi, c’est après avoir traversé au centre de la salle le labyrinthe de Youssef Limoud (Egypte), dont la blancheur angélique a des airs de décombres, que l’on découvre la suite des séries de textiles de Hassan Musa ou des photos de Cherono Nh’Ok, au détour d’un pan de mur boisé. Le parcours proposés par le « Guide du visiteur » est jalonné de chiffres, qui recoupent donc les œuvres d’un même artiste mais pas toujours d’un espace unique : les œuvres n’étant pas toujours là où on les attend, la visite se fait exploration.

Il nous a cependant semblé regrettable que sur quarante-deux artistes exposés, seules onze soient des femmes. Enfin, si cette exposition s’adresse à un vaste public, le petit « Guide du visiteur » présente en quelques lignes l’artiste exposant, mais pas l’œuvre en présence, ou de façon très superficielle. Si les médiateurs chargés de répondre aux questions des visiteurs sont très sympathiques, et qu’il est agréable d’échanger avec d’autres visiteurs, chaque œuvre est une énigme pour un éventuel « promeneur solitaire », curieux mais non spécialiste.

Article rédigé par Jeanne Véron

Afriques Capitales | Paris | Jeanne Véron

L'exposition s'ouvre avec deux séries de Guy Tillim capturant quelques scènes quotidiennes à Addis-Abeba et à Johannesburg. Les points de fuite tracés dans les rues ou les chemins de fer font écho d'une œuvre à l'autre, et la série fait le dialogue entre les espaces peuplés et les espaces vides, la nature et les constructions, ponctuées de couleurs primaires. La confrontation des cultures africaines avec celles des autres continents est souvent représentée en filigrane: si les œuvres d'Aida Muluneh offrent un travail hybride à l'esthétique japonaise, la série de Guy Tillim (en mélangeant les langues photographiées sur les panneaux de la ville de Afrique du Sud) et ceux du célèbre Nigerien Akinbode Akinbiyi (par la présence de l'affiche d'un film américain, montrant des corps féminins photoshoped) question de l'irruption d'une culture occidentale sur le continent africain. Akinbiyi, à travers sa série en noir et blanc, nous montre plusieurs métropoles africaines dans une lumière anarchique et authentique en même temps, qui interroge la relation entre les Africains urbains aux règles, à d'autres, aux meubles urbains, mais met aussi l'abyme. Cliché des Européens sur les capitales africaines. C'est le «Salon» de Hassan Hajjaj qui nous accueille en entrant dans la salle, et nous nous retrouvons pour sortir de l'exposition. Dans cette installation avec des couleurs très lumineuses sur fond de tapisserie bleue, les amateurs reconnaîtront l'un des matériaux préférés de l'artiste: les boîtes et les emballages de Coca-Cola. Surplombé par des photographies qui mélangent le pop art et le portrait intime, ce mobilier surprenant interroge le lieu du capitalisme dans les pays africains comme dans le monde.
Le paradoxe est souvent l'honneur: entre différentes traditions et modernité, entre l'absence et la présence. Cette dernière dialectique couvre une problématique plus profonde, une problématique humaine. Celle du lieu et de l'état de l'homme, et plus concrètement des populations ou des individus dans un endroit donné. C'est ce que Myriam Mihindou (Gabon / France) semble interroger à travers son triptyque représentant des vêtements sur le côté d'une falaise dans la terre, des vêtements dépourvus de corps, des fragments de civilisation épousant les éléments naturels croisés ici et là de racines apparentes. Le travail de Mouna Karray (extension extérieure de l'exposition) est plus violent: dans la série vertigineuse "Nobody Will Tell Us", les espaces du désert sont silencieux, lourds d'histoire séculaire ou quotidienne. La terre ocre et aride devient hostile ou même agonisante quand la forme d'un corps est devinée dans un sac de lin fin, abandonné au milieu de nulle part, dans un coin de ce sud tunisien est étouffé par le silence. Seule une voiture monte dans la voie sinueuse qui traverse un point de fuite vers le fond de l'horizon, laissant derrière elle un corps et une boîte d'essence.

Franck Abd-Bakar Fanny (Côte d'Ivoire) a cinq grands formats dans une atmosphère spectrale: ici encore, dans un cadre nocturne de villes désertes nord-américaines, les couleurs agressives, presque fluorescentes, illuminent l'absence. Absence d'âme ou de chair humaine dans la disposition implacable des rues, dans le bric-a-brac multicolore d'un salon de coiffure. Seules deux paires d'oeil hantent l'un des stéréotypes, ceux des modèles féminins en tenues, affichés devant un sex-shop; Un regard lointain, détaché, comme celui d'un artiste qui semble être absent, comme s'il était immergé dans la brume d'un changement temporel et culturel.

D'un point de vue très différent, les corps, dans leur matérialité charnelle et leur densité, sont appréhendés, surtout dans leur relation au mouvement. Le travail de la femme marocaine Safaa Mazirh explore les possibilités du corps féminin en mouvement: dans ses photographies en noir et blanc, jouant sur le flou et la suggestion, l'artiste souligne la beauté non sexuée des courbes nues, avec un travail fascinant Sur la dissimulation et dévoilement. Le paso doble de Nandipha Mntambo (Afrique du Sud), avec ses clichés confus représentant un modèle féminin vêtu d'un patchwork de morceaux de vache, explore également la relation entre corps et mouvement dans un dialogue entre photographie et vidéo.
Enfin, nous avons sélectionné le travail de trois photographes qui nous ont particulièrement marqués et qui explorent les territoires en des jours très différents. L'artiste kenyane Mimi Cherono Ng'Ok offre à très grande échelle quelques moments d'intimité capturés: les détails surprenants et familiers, qui permettent de deviner des corps et des objets pris au dépourvu pendant les voyages, nous rappellent certains appareils jetables; Ceux dont le but enchaînement et non canonique signifie qu'ils ne sont pas montrés aux invités, mais qu'ils sont gardés précieusement, et qui nous dessinent toujours un sourire tendre et mélancolique. Ces grandes tailles affichées sur les murs entiers des huttes sont dispersées des deux côtés de la salle et sont traversées à différents stades de notre parcours microscopique dans le couloir.

En rupture totale avec ce prisme intime, l'objectif de Sammy Baloji explore les labyrinthes d'un village de Lebous ("Ouakam"), situé à Dakar, sous la forme d'une juxtaposition de soixante fractales. À première vue, c'est un visage plutôt désolant de Dakar qui présente le photographe congolais, avec ses motifs vagues, ses murs délabrés, ses escaliers qui s'effondrent sous un soleil en plomb; Trois êtres humains qui passent au loin dans ces instantanés en vue de la plongée, sans trace de la mer dans le village des pécheurs, sinon quelques flaques d'eau stagnante sur les toits. Toute la force de ce travail, cependant, est de créer une forme de spiritualité dans ce spectacle, faisant écho à la religion animiste des Lebous qui habitent le village: elle est au bleu de quelques murs, des volets, des sacs à ordures et du ciel réfléchi Les flaques d'eau que l'on peut deviner la présence de ces petits esprits, invisibles mais multiples, comme le suggère la composition multiple du panneau. Dans les fissures et dans les arbres, dans la paresse implacable du soleil, il y a un divin agité.

Enfin, retournez au corpore avec le triptyque percutant et audacieux de la Fatima Mazmouz marocaine, qui dépeint le corps d'une mère enceinte dans un costume quotidien de super-héroïne: le cape dans le sac à ordures, le capot, les culottes, le sommet: le visage caché et La poitrine souligne un regard décidé, montre un ventre et des jambes nues dans les couleurs des feuilles d'automne jetant le jardin domestique. La troisième photographie diffère des deux autres en ce qu'elle est prise à l'intérieur: celle d'un petit garage où sont réunis des outils traditionnellement attachés aux activités masculines; Le modèle, à cheval sur un quad, prétend montrer les muscles de son biceps et s'approprie tous les attributs traditionnellement masculins, tandis que son ventre rond (expression biologique de la féminité) fait écho aux pneus arrondis du quad (attribut culturellement masculin). Fatima Mazmouz dit en trois formats A4 - qui interagissent avec une vidéo mettant son modèle en mouvement - pour des millénaires de courage, celui des mères qui sont toutes des super héroïnes, mais aussi des millénaires de censure, celle des corps cachés, de la nature cachée Même si elle perpétue la vie.

De divers formats, parfois affichés sur le mur et parfois suspendus au plafond, les photographies sont donc l'un des nombreux supports, dans cette exposition dont la scénographie rappelle celle d'un village miniature, animé par les visiteurs, ainsi que par l'audio et la vidéo. Cependant, nous avons eu la chance de visiter l'exposition pendant le mois de la photographie (avril), où les œuvres des photographes ont été exposées sur de grands panneaux le long de la voie extérieure: les artistes présents dans l'exposition, y compris les coups d'Alexis Peskine qui immobilisent les personnages de sa vidéo Installation à l'intérieur, mais aussi des séries d'autres artistes. Le regard cynique et l'esthétique burlesque de Kiluanji Kia Henda (Angola) font sourire et réfléchissent, tandis que la série "Pontus" de Délio Jasse (Angola) ouvre une fenêtre sombre sur la violence du colonialisme.
Le spectateur est ainsi placé en présence d'œuvres très différentes, liées cependant par les problèmes qu'ils soulèvent, et par le fil rouge du titre-thème de l'exposition "Afriques Capitales". Mais c'est avant tout le regard du visiteur interrogé, invité à déconstruire les clichés possibles qui l'habitent, à se libérer de toutes les idées reçues. Comme le montre la série d'Aida Muluneh, dont le modèle est lié ou libéré vu de gauche à droite ou de droite à gauche, l'essentiel est dans l'œil de celui qui regarde.